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Cet article paru dans le quotidien Libération est daté du Mardi 20 Octobre 2009 .
Rebonds
Une réforme du mode de scrutin peut en cacher une autre
par Stéphane Rials
Le Conseil des ministres va "délibérer" - après que le chef de l'Etat les aura présentés ! - des premiers projets de loi de la réforme territoriale, examinés en hâte par un Conseil d'Etat toujours plus maltraité lui aussi par la machine faussement folle du sarkozysme normatif. Les plus contestables aspects de cette réforme seront oubliés dans l'étourdissement que provoque le harcèlement législatif de l'exécutif. L'un d'eux - le mode de scrutin - suscite déjà peu d'intérêt. La situation présente est simple : les conseillers généraux sont élus dans un canton au scrutin uninominal majoritaire à deux tours ; les conseillers régionaux sont élus au scrutin de liste proportionnel à deux tours avec, depuis la mauvaise réforme de 1999 et 2003, une lourde "prime majoritaire" accordée à la liste arrivée en tête.
Il s'agirait désormais de faire élire 80 % des nouveaux et uniques conseillers territoriaux au scrutin uninominal majoritaire à un tour, 20 % des sièges étant attribués à la proportionnelle. Tel serait, nous dit la majorité, le "système allemand", annoncé par Léon Blum lui-même...
On nous ment. En Allemagne, pour l'élection du Bundestag, chaque électeur dispose en général de deux voix dont l'expression est distinguée sur un seul bulletin de vote. Par sa première voix, il participe dans sa circonscription à l'élection d'un député au scrutin uninominal à un tour. Par sa seconde voix, il vote, dans le cadre d'un scrutin proportionnel, pour une liste présentée dans son Land par un parti. La moitié des sièges est pourvue au scrutin uninominal, l'autre au scrutin de liste. Mais il convient de rappeler que :
1) le régime allemand n'est pas mixte mais proportionnel : le principe est que, en fin de compte, un parti dispose d'un nombre de sièges correspondant au nombre de suffrages qu'il a obtenus à l'échelon national (à condition de recueillir 5 % des voix ou trois élus uninominaux) ;
2) la "première voix" de l'électeur permet seulement une individualisation et une localisation des élus : c'est un système "proportionnel personnalisé", et non pas un système majoritaire que viendrait atténuer cette fameuse dose de proportionnelle dont on parle en France depuis des années ;
3) les sièges acquis au scrutin uninominal n'étant pas remis en cause, il y a toutefois en général une dizaine ou une vingtaine de mandats excédentaires qui peuvent favoriser légèrement un parti comportant des personnalités populaires. Cette distorsion, autrefois limitée, s'accroît peu à peu : elle doit être bientôt supprimée.
Ce système - envisagé, certes, par Blum lui-même dès 1926, puis théorisé plus tard par le socialiste Etienne Weill-Raynal - est intéressant. Il combine une répartition équitable, et donc une délibération parlementaire obligée entre forces conduites à négocier entre elles, et l'encouragement des partis à miser sur des candidats jouissant d'un rayonnement local suffisant. Il n'a rien à voir avec le cynique montage de la Place Beauvau.
Sans le vouloir, pourtant, Sarkozy, Hortefeux et Marleix disent la vérité. C'est bien à la modification de la loi électorale concernant les députés qu'ils songent. Contestera-t-on pour les législatives l'excellence que l'on viendra de reconnaître pour les territoriales à un mode de scrutin particulièrement pervers ? Le rideau de fumée de l'ouverture et les tractations constantes du Président avec les marges de l'UMP (CPNT et MPF) ne sauraient s'expliquer autrement. Si le système majoritaire à deux tours devait être maintenu, il serait sage de laisser prospérer ces marges au premier tour afin qu'une dynamique de ralliements donne la victoire au second (logique du rachat). Rallier immédiatement Villiers et Nihous, par exemple, c'est à coup sûr perdre une fraction de leurs troupes qui iront se durcir dans le vote Front national - embarras pour un second tour -, mais c'est certainement en récupérer une partie, de façon stratégique pour un tour unique (logique de l'achat). Les cajoleries faites aux Verts ont une vocation symétrique : il est essentiel à la manœuvre que leur agenda ne concorde pas avec celui du PS, et la dose de proportionnelle ("non anecdotique", selon ce maître de l'antiphrase qu'est Sarkozy) pourrait y aider au moins autant que l'entêtement des Verts qui, inconscients du danger politique, viennent de rejeter, pour des motifs techniques justifiables, la main tendue par Bayrou et mènent la vie dure au PS.
Talent de l'immoralité. Si l'UMP avec ses satellites obtient 35 % des voix à un tour unique, elle l'emportera et la correction proportionnelle à 20 % jouera peu. Or un tel score est plus probable pour cet ensemble, isolé à force de se dilater sans s'ouvrir, qu'une victoire majoritaire de second tour. Le désir de faire barrage au sarkozysme pourrait assurer, même au cas de victoire du chef à la présidentielle, un bon report des voix au second tour entre les centristes, les gauches et les Verts. Il est par contre impossible à cette heure que ces forces puissent présenter des candidatures uniques dès le premier tour. D'ailleurs, des millions d'électeurs ne comprendront pas la nouvelle règle du jeu et ne voteront pas "utile", amplifiant l'efficace des bataillons plus moutonniers d'un grand UMP qui raflera la mise. Le spectre (pour Sarkozy) de l'alliance de deuxième tour des électorats du centre, de la gauche et des écologistes sera dissipé. Réélu (s'il l'est) avec plus de 50 % des voix, une forte participation, par le pays tout entier, il jouira d'une légitimité incomparable vis-à-vis de députés mal élus. Inquiétant génie institutionnel que celui de Sarkozy !
Que faire ? Le prendre au mot. Dénoncer le travestissement du système allemand. Faire comprendre que, pour limiter les effets despotiques de l'élection du président au suffrage universel et ébranler le fait majoritaire à la française, il faut effectivement instaurer, d'une façon ou d'une autre, cette proportionnelle personnalisée qui interdirait en principe à l'avenir que la loi ne soit l'expression des désirs d'un seul ou - du bouclier fiscal à l'ignoble projet sur le jeu - des plus riches de ses commettants, tout en appelant les forces d'alternance, pour profiter du scrutin uninominal, à surmonter en partie leurs divisions.
Bonjour,
Les modes de scrutin ne sont jamais simples à comprendre pour le citoyen lambda.
Ce texte qui obscurcit au lieu d'éclairer en est un exemple caractéristique.
En effet, sa lecture laisse accroire que derrière le mode de scrutin modifié pour l'élection des nouveaux Conseillers Territoriaux, c'est le mode d'élection des Députés qui est visée et que ce seront ceux-ci qui, au final, désigneront le Président de la République et non le peuple souverain au suffrage universel direct (il jouira d'une légitimité incomparable vis-à-vis de députés mal élus)
J'ai lu et relut ce texte et, malgré le changement d'heure, j'avoue être dubitatif lorsque l’auteur démontre que la modification d'un mode de scrutin local favoriserait au niveau national l’accaparement de l’électorat au profit d’un homme et d’un parti...
Sachant que depuis trente ans Monsieur Marleix (pas moi) est un spécialiste de ce type de réforme toujours complexe, parfois pernicieuse, ne faudrait-t-il pas un peu de pédagogie pour expliciter ce texte à l'attention des visiteuses et des visiteurs du blog dont je fais partie?
Cordialement
MG
Bonjour,
Merci pour cet éclaircissement qui, finalement, pointe du doigt le socle de la démocratie, à savoir la participation des électeurs aux différentes élections.
Récemment, le chef d'un parti politique se gaussait de la belle victoire d’un député avec 52,10% de voix.
Ramené aux taux de participation de 33,70%, c’est d’une piètre victoire qu’il s’agit.
Maintenant, reste à trouver le moyen d’intéresser les citoyens aux différents scrutins et/ou d’invalider une élection s’il n’y a pas au minimum 60% de participation. Comment?
Ca, plus le délabrement et l'émiettement des partis politiques, le manque de confiance des personnes envers les élus qui sont censés les protéger et les représenter en étant exemplaires et en privilégiant l’intérêt général au détriment de leurs plans de carrière (je pense ici au non cumul des mandats) et aux promesses électorales non respectées, il y a un sacré travail à faire.
Les contre-exemples en la matière étant légion, y compris et surtout localement, je ne m’étendrai pas plus sur le sujet.
Cordialement
MG