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     Le  Point   -   Publié  le  03 / 11 / 2011   à   11 : 11

 

 

      Chien  et  chat .    Ils  s' étaient  affrontés  à  distance  cet  été .    " Le  Point "  les  a  réunis .    Ils  ne  désarment  pas .

 

 

     Propos  recueillis  par  Romain  Gubert  et  Emilie  Trevert

 

 

 

     Cet été,Le Point(n° 2031) avait demandé à Alain Minc de commenter le livre que venait de publier François Bayrou ("2012. Etat d'urgence", Plon). L'essayiste, proche de Nicolas Sarkozy, n'a pas été tendre : François Bayrou a "une vision un peu villageoise de l'Europe", disait-il. Bayrou n'est pas du genre à laisser passer. Dans le numéro suivant, il a répondu à Minc, cette "boussole méridianopète"(qui indique toujours le même pôle). Nous souhaitions qu'ils s'expliquent face à face.

 

Le Point : Il y a quelques années, vous n'étiez pas si éloignés l'un de l'autre...


Alain Minc : J'ai voté François Bayrou à plusieurs reprises ces dernières années, à la présidentielle de 2002, mais aussi lors de plusieurs élections européennes. Sur l'économie ou l'Europe, nos idées ne sont pas franchement antagonistes. En revanche, en 2007, quelque chose s'est cassé. François Bayrou a fait une déclaration qui m'a gêné : "Nicolas Sarkozy n'incarne pas les valeurs de la France", a-t-il dit. Le fils d'immigré que je suis en a été troublé. Il y a des choses qui ne se disent pas.

 

François Bayrou : Eh bien, il faudra bien que vous l'entendiez ! Il n'y a pas eu, en 2007, de phrase plus juste que celle-ci. La politique, ce ne sont pas seulement des mots, ce sont des valeurs profondes que l'on porte, presque charnellement. Ce que portait Nicolas Sarkozy, dans la campagne, c'était une mise en cause profonde de ces valeurs. Les valeurs issues de l'histoire, les valeurs républicaines de la France. A l'époque, souvenez-vous, c'est la mise en vedette de l'argent, de la réussite matérielle, de la notoriété, du show-biz. A l'époque, c'est du côté de Bush que va sa fascination. On le voit au moment de la guerre en Irak ; il va à Washington désavouer le veto de Jacques Chirac. Je me souviens même de sa sortie contre l'enseignement du grec et du latin. "Ceux qui souhaitent étudier ces langues mortes, disait-il, doivent payer pour cela parce que cela n'est pas rentable pour le pays." Pour vous, c'est sans doute un détail, mais pour l'école républicaine, c'est ravageur !

 

Alain Minc : François Bayrou ne veut pas reconnaître qu'il a eu, ce jour-là, une parole malheureuse. Ce que j'ai entendu évoque chez moi une certaine forme de xénophobie. C'est pour cela que je l'avais traité de "Le Pen light".

 

François Bayrou : Rassurez-vous, mon affirmation ne s'arrête pas là. La soirée du Fouquet's, dont vous étiez évidemment, c'était pire encore, c'était la connivence affichée, le rassemblement, portes fermées, pour fêter la victoire de ceux qui concentrent entre leurs mains le pouvoir politique, le pouvoir économique, le pouvoir médiatique. C'était insultant pour le peuple républicain. C'était piétiner le contrat démocratique, le respect que le peuple est en droit d'attendre de celui qu'il vient d'élire. Et, parmi ceux du Fouquet's, Alain Minc est l'entremetteur le plus emblématique de la connivence entre le pouvoir politique et les puissances de l'argent...

 

Alain Minc : Je suis un banquier à l'ancienne. Vous ne diriez pas de Felix Rohatyn, le banquier américain, l'ancien ambassadeur américain en France, que c'est un entremetteur. C'est un peu facile de faire d'une soirée, le Fouquet's, le symbole de tout un quinquennat. Il y a eu des erreurs. Mais les débuts de règne ont toujours leur part d'aléas. Pierre Mauroy, que j'ai eu la chance de côtoyer en 1981, était tétanisé par le nombre de conseillers, de proches qui venaient briser son action et l'idée qu'il se faisait du pouvoir. Mitterrand a fait beaucoup d'erreurs. Chirac aussi. Inscrivez le Fouquet's dans la colonne débit si vous voulez. Mais n'oubliez pas ce qu'il y a en face. La réforme des institutions, celle des universités, certaines nominations antioligarchiques comme la nomination d'un socialiste à la Cour des comptes ou d'un autre à la tête de la commission des Finances à l'Assemblée. Vous pouvez résumer le quinquennat au Fouquet's. Mais c'est injuste.

 

François Bayrou : C'était un symbole éloquent de ce que vous, Alain Minc, avez défendu, dès les années 90 : il faut célébrer la "réussite" matérielle, les inégalités sont nécessaires.

 

Alain Minc : Vous caricaturez ce que je pense. Je crois effectivement qu'un pays ouvert sur le monde et des entreprises performantes permettent à l'ensemble du pays d'aller de l'avant. Mais je dis aussi que si l'Etat devient une machine à fabriquer des inégalités, cela ne fonctionne pas. Notre machine à redistribuer doit être repensée, car les inégalités ne sont supportables qu'à une condition : que vous puissiez avoir l'espoir de progresser dans la hiérarchie sociale. Effectivement, aujourd'hui, les conditions de vie des plus modestes sont insupportables. Notre modèle social doit être repensé à leur profit.

 

François Bayrou : Nicolas Sarkozy a justement construit, dans ces premières années, un système de protection dont le but était de favoriser les plus favorisés au détriment de la classe moyenne. Or, en cette période de crise, cela est vite apparu comme insupportable. La dette publique est telle, les déficits sont tels, je le disais déjà en 2007, que cette injustice est devenue insupportable. C'est indécent. Et l'attention du pays n'a pas été portée où elle aurait dû : sur la production, sur la créativité, sur l'agriculture ou l'industrie ou le numérique. Les Français qui ont le savoir-faire industriel de très haut niveau pour produire des avions, des hélicoptères, des lanceurs, des satellites... ont en même temps abandonné tous les autres produits essentiels... Toutes les ressources du pays s'en vont. C'est un gâchis.

 

Alain Minc : Ce sont les 35 heures et l'immobilisme de Jacques Chirac qui ont plombé notre compétitivité. Pas Nicolas Sarkozy. Au mois d'août 2007, au début de la crise financière, le monde a changé. Nicolas Sarkozy doit gérer la crise depuis le début de son quinquennat. Il n'a pas eu les mains libres. Ce qui me fascine, c'est que le programme du Parti socialiste ne prend pas en compte la crise. François Hollande évoque des milliers de recrutements d'emplois publics. Ce n'est pas responsable. On doit dire la vérité : nous n'avons plus d'argent.

 

François Bayrou : Là-dessus, nous sommes d'accord. Les propositions du Parti socialiste sont purement et simplement insoutenables. Je pense d'ailleurs que de nombreux dirigeants socialistes le savent très bien, et François Hollande le premier. Ou alors ils sont aveugles. Il y a donc au mieux une forme de schizophrénie dans leur discours. On a intoxiqué le pays à la dette publique et il faut une discipline consentie par tous pour sortir de cette intoxication.

 

Alain Minc : C'est la règle d'or que propose Nicolas Sarkozy...

 

François Bayrou : C'est la proposition que je porte en 2007, et à l'époque il la combat. Le texte proposé aujourd'hui, c'est mieux que rien. Mais cela ne suffit pas. Il faudra trouver 50 milliards d'euros d'économies annuelles dans l'ensemble des dépenses publiques et augmenter d'autant les rentrées fiscales. Avec une dette de 1 700 milliards d'euros et des marchés financiers qui ne nous font aucun cadeau, c'est le seul moyen de protéger le pays. Le problème, c'est que ni la majorité de droite classique ni la majorité de gauche traditionnelle ne peuvent soutenir dans leur composition actuelle la politique de cet effort.

 

Alain Minc : Je mesure l'écart entre le candidat socialiste et François Bayrou. Mais je pense qu'avec Nicolas Sarkozy vous êtes, sur ce sujet, assez proches. Les socialistes estiment que si le pays va mal c'est la faute au reste du monde. Sarkozy et vous dites la même chose : la France va mal, mais c'est d'abord à elle qu'elle doit cette situation. Vous n'avez peur ni l'un ni l'autre de dire que la réforme est possible. Sur le terrain de la crise, Sarkozy fait le job. Il est en lien permanent avec Angela Merkel pour éviter que l'Allemagne ne tourne le dos à l'Europe. Il est cette année le chef d'orchestre du G20. Il n'aura pas d'autre choix que de tenir un discours de vérité aux Français. C'est un devoir moral.

 

François Bayrou : Chaque camp est sous la pression des plus durs et des plus sectaires. Or, pour tenir ce discours de vérité, il faudra une majorité qui rassemble tous ceux qui font le même diagnostic, où chacun prendra ses responsabilités. Cette majorité centrale, la majorité du courage, rassemblera ceux qui savent que les problèmes ne viennent pas d'ailleurs, que les problèmes ont leur racine chez nous. C'est le seul chemin possible. Ce n'est pas un chemin de sang et de larmes, contrairement à ce qu'on dit. Il exige des efforts. Mais il permettra au pays de retrouver des marges de manoeuvre. Et nous en serons fiers dans quelques années.

 

Alain Minc : Sur la majorité centrale, il faudrait une dose de proportionnelle à l'Assemblée qui permette au centre d'exister, de peser. Et ça, Nicolas Sarkozy peut l'imposer dès 2012... tandis que les socialistes peuvent le promettre. Mais en 2017 !

 

François Bayrou : Un mode de scrutin juste, qui attribue des sièges en fonction du nombre de voix, c'est en effet le moyen de changer notre vie politique. Il faut à l'Assemblée des voix libres, qui ne dépendent pas du pouvoir, pas plus de l'opposition officielle. C'est faire place aux extrêmes ? Je l'assume. Ce sont des citoyens français de plein exercice et ils doivent être représentés. Ne serait-ce que pour que leurs idées puissent être combattues à visage découvert

 

 

 

 

     Lire  aussi  :     François  Bayrou  répond  à  Alain  Minc

 

 

 

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